20 Fév

Eagles Of Death Metal dans le concert de la guerre

A Paris, les paroles des Eagles Of Death Metal ont rapidement été couvertes par le bruit des bombes en Syrie. L’État d’urgence permanent a repris ses droits. Rendant EODM aussi inaudible qu’un Dominique de VILLEPIN disant dans le concert des va-t-en-guerre que les Français sont « des médiateurs, des faiseurs de paix, des chercheurs de dialogue ». Mais face à l’évidence de l’horreur et de la barbarie, on en conclurait à tort que le dernier qui parle le plus fort a toujours raison.

Mardi 16 février 2016. 21 h 10 à Paris. A l’Olympia, « il est 5 heures, Paris s’éveille ». Dans la salle comble, on entend Dutronc, on voit le Père Noël… Les Eagles Of Death Metal (EODM) sont venus « pour finir le concert » du Bataclan. En hommage aux 130 victimes des attentats du 13 novembre. Devant tous les rescapés qui ont voulu ou pu profiter des quelques 900 billets offerts par le groupe. Et entourés de 2000 fans que le chanteur du groupe quittera une heure et demie plus tard, guitare bleu-blanc-rouge à la main, en hurlant : « Amour, paix et rock’n’roll  ! ».

« Ce soir, a expliqué le leader du groupe la veille du concert, ma mission sera de garder le cœur léger. La seule manière d’atténuer la douleur qui nous écrase est d’alléger nos cœurs ». Et Jesse Hughes de poursuivre dans les colonnes du Figaro : « Ce n’est pas un hasard si Paris est la ville des lumières, qui éclaire le monde et offre une balise à ceux qui aiment les arts. Elle encourage les gens à s’exprimer en paix. Et à régler nos différences à travers le dialogue et la communication, et non pas la barbarie et l’inhumanité »

 « Amour, paix et rock’n’roll ». Jesse Hughes, leader des Eagles Of Death Metal

« Amour, paix et rock’n’roll », donc. Trois mots des Eagles Of Death Metal qui ont presque retentis comme des fausses notes, dans le concert assourdissant des formules martiales relayées par les médias depuis des mois. @surimages n’a pas eu à chercher beaucoup pour arriver à cette conclusion : « La guerre, les mots de la guerre, les réflexes de guerre ont envahi notre espace public en 2015 ». A croire qu’effectivement, la guerre a pour grand secret « la jubilation » qu’elle peut procurer.

De « La France est en guerre », proclamé le Président de la République le 16 novembre 2016 devant le Congrès, à « La France est en guerre contre le terrorisme, le jihadisme et l’islamisme radical« , asséné par le gouvernement français en janvier 2015 : partout la guerre. Pas tout à fait officiellement pour la France ; mais très sûrement pour ces responsables politiques. D’abord sans représailles militaires, puis avec des frappes aériennes au Moyen-Orient. La guerre qui étend son ombre, dans le fatras des armes, et fracas des déclarations qui rendent inaudibles la paix.

Qui se souvient d’avoir entendu le plaidoyer de Dominique de VILLEPIN le 26 septembre sur le plateau de « Ce soir ou jamais » (France 2) ?

Villepin et la paix, avant les Eagles. Capture d’écran « Nous suivons les américains qui, comme toujours, cherchent un ennemi à travers la planète, sont engagés dans une sorte de messianisme universel. Nous, français, ce n’est pas notre rôle. Ce n’est pas notre vocation. Nous sommes des faiseurs de paix, des chercheurs de dialogue. Nous sommes des médiateurs. Nous sommes là à contre-emploi et à contresens, entraînés dans une logique qui est sans issue. Car cette « guerre contre le terrorisme », c’est une guerre sans fin. C’est une guerre perpétuelle. Nous savons qu’elle ne peut pas s’arrêter. La haine entraîne la haine. La guerre nourrit la guerre ».

Personne ne s’en souvient vraiment. Si l’on en croit France info, ces déclarations du 26 septembre ont pourtant été « partagé en masse après les attentats » du 13 novembre. Comme en écho au fameux « vous n’aurez pas ma haine » d’Antoine, une victime du Bataclan brutalement transformé en jeune veuf parent isolé. Mais, finalement, il y a donc eu « la haine qui entraine la haine », et l’histoire qui bégaye dans le cliquetis des armes. Fallait-il-il ne rien faire face à la barbarie et à l’horreur ? Sans doute pas. « Car il y a évidemment beaucoup à faire », disait lui-même Dominique DE VILLEPIN, tout en récusant l’idée d’une « guerre contre le terrorisme » perdue d’avance.

Fait-il pour autant faire ça ? Peut-être pas. En tous cas pas si la paix était l’objectif réel.

La France des médiateurs et l’inaudible monsieur de VILLEPIN 

Restons avec l’inaudible monsieur VILLEPIN. Vous souvenez-vous de son vibrant discours du 14 février 2003 à New-York ? A l’époque ministre des Affaires étrangères, il avait osé plaider en faveur de la poursuite des inspections de l’ONU en Irak. Et face aux va-t-en-guerre, au risque de paraître faible, lâche et/ou naïf, il avait tenté d’empêcher une intervention militaire en ces termes : « Dans ce temple des Nations Unies, avait-il lancé tout en lyrisme, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix ».

Vous vous souvenez de la suite ? La guerre en Irak. Que plus personne n’arrive à justifier aujourd’hui. Et dont de nombreux experts nous disent qu’elle a nourri Al-Quaïda, puis Daesch.

Dominique de VILLEPIN avait pourtant prévenu. Toujours devant les membres de l’ONU, il avait même essayé de tirer avantage de notre expérience de la guerre pour nous en éviter une autre. « Et c’est un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui, qui a connu les guerres, l’occupation, la barbarie. Un pays qui n’oublie pas et qui sait tout ce qu’il doit aux combattants de la liberté venus d’Amérique et d’ailleurs. Et qui pourtant n’a cessé de se tenir debout face à l’Histoire et devant les hommes. Fidèle à ses valeurs, il veut agir résolument avec tous les membres de la communauté internationale. Il croit en notre capacité à construire ensemble un monde meilleur »

Las. A Bagdad, notre capacité à construire ensemble un monde meilleur a été si convaincante que d’autres l’ont imitée. Avec application ici, puis détermination là. Et jusqu’à exporter dans Paris une horreur et une barbarie qui ont frappé « n’importe où et n’importe qui ». En sidérant ces millions d’êtres humains qui s’imaginaient peut-être encore que la guerre pouvait être propre. Ou moins injuste. Ou suffisamment raisonnable pour s’arrêter avant et ailleurs…

La guerre, la guerre, la guerre, comme une évidence

Et la guerre a continué à s’imposer comme une évidence. Comme remontant à la nuit des temps, quasi consubstantielle à l’homme. La guerre comme un réflexe « humain ». Un mécanisme naturellement inscrit dès le code Hammourabi,1730 ans avant notre ère, puis repris par la suite dans les nombreuses déclinaisons politiques ou religieuses de la loi du talion. « Mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure » (Exode 21,23-25).

On dit qu’on veut la paix. Mais les sondages d’opinion et les cotes de popularité montrent qu’on vote la guerre. Aujourd’hui en réponse aux attentats de Paris, comme hier en réponse aux attentats du 11 septembre.

On chante à la ville « amour, paix et rock’n’roll ». Mais, dans notre état d’urgence permanente de 2016, on adresse au monde d’autres messages, dont plus aucune manifestation pacifiste de 2003 ne vient contrarier l’envoi. Et c’est ainsi que l’on finit par se retrouver à entonner des odes à la paix dans une vallée de la mort où aucun mot d’amour ne peut résonnera jamais aussi fort que des détonations d’hier faisant échos aux déflagrations d’aujourd’hui.

Trois jours avant le concert de l’Olympia, dans le Nord de la Syrie, cinq établissements médicaux et deux écoles d’Alep et Idlib ont reçu comme message des missiles qui ont fait 50 tués, dont des enfants, et de nombreux blessés. La guerre, quoi. Identifier l’auteur des tirs n’y changera rien. Pas plus qu’exhumer des décombres de l’hôpital de MSF autant de cadavres de terroristes que de corps d’enfants. C’est la guerre, non ?

La seule question qui devrait donc nous préoccuper est de savoir si la France ne peux vraiment pas faire autre chose que répéter une vieille antienne. Et si elle ne pourrait vraiment pas suivre une autre logique que cette guerre dont tout le monde sait qu’elle « nourrit la guerre », et donc que demain, nous payeront forcément d’un œil celui que nous crevons aujourd’hui.

Dépasser la haine « qui entraine la haine », pour affamer la guerre « qui nourrit la guerre »

Des hommes ont ouvert la voie. Dès l’origine, ils ont combattu une loi du talion qui, au prétexte d’éviter l’escalade de la violence individuelle en limitant celle-ci au niveau de la violence subie, ne pouvait que conduire à des violences et contre-violences n’ayant jamais de fin. Dans la guerre des décibels, tandis que le « œil pour œil » frappe bruyamment, ne pourrait-on reprendre a cappella : « Tu ne te vengeras pas, ni ne garderas rancune aux enfants de ton peuple, mais tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel ». (Lévitique, 19,18) ? Et sans s’en remettre à Dieu. Sans forcément ressortir des livres saints qui, de la Torah au Coran, ont tous très rapidement prôné une moral de dépassement. Ne serait-il vraiment pas possible d’emboîter le pas à des hommes qui, aujourd’hui encore, s’engagent sur une autre voie ?

En octobre dernier, le prix Nobel de la paix est allé à un quartette de médiation, récompensé pour son travail en faveur de la stabilité politique en Tunisie. Un Nobel qui, pour le Président Béji CAID ESSEBSI, avait une valeur très particulière : « Ce n’est pas un hommage seulement au Quartette [à l’origine du Dialogue national en 2013] ; il consacre le chemin que nous avons choisi, celui de trouver des solutions consensuelles ».

Depuis, d’attentat en attentat, du musée du Bardo aux plages d’El Kantaoui, de nombreux coups de cimeterre ont été portés à la « stabilité ». Rappelant que certains équilibres sont bien plus délicats à garder qu’à rompre. Mais la Paix quand même, donc, si pas pour le consensus, au moins par choix. Comme certains ont décidé de renoncer à la peine de mort, pour sortir d’une contradiction que Victor Hugo dénonçait ainsi : « Que dit la loi ? Tu ne tueras pas ! Comment le dit-elle ? En tuant ! ». L’abolition de la peine de mort n’a pas fait moins d’assassins que son application. Mais elle a forcément fait moins de victimes. Du côté des assassins qu’on n’assassine plus, certes. Mais aussi du côté des États qui, bien que victimes d’assassins, ne finissent plus par en devenir eux-mêmes.

Le débat n’est certes pas clos. Qu’un insupportable assassinat d’enfant survienne, et aussitôt ressurgit Eschyle : « Qu’un coup meurtrier soit puni d’un coup meurtrier ; au coupable le châtiment. ». Rien n’est facile avec la paix. Ni sur un plan politique, ni sur aucun autre plan.

Parvenir à la paix constitue la plus difficile des guerres

Derrière la guerre, il y a toujours des hommes motivés. « Naturellement » convaincus d’avoir raison, certains d’obtenir gain de cause, et animés du sentiment d’être légitimes. Autrement dit, des hommes qu’un médiateur dirait aussi motivés pour ça qu’ils le sont pour le conflit en général. Triplement motivés par le raisonnement, par l’expérience et par la croyance. Le mécanisme est toujours le même. A l’œuvre de la même manière dans les deux camps. Un petit moteur conduisant les deux à entrer comme un seul homme dans un conflit où, ensuite, tout ne pourra plus être que surenchère.

Sortir de cette dynamique conflictuelle, autrement dit contrarier cette logique-là jusqu’à parvenir à une autre, requiert beaucoup d’efforts. En particulier de la part des acteurs du conflit, qui auront à livrer la plus grande, la plus difficile des batailles : celle que l’on mène contre soi-même, et contre ses propres représentations de la réalité. Mais la tâche n’est pas impossible. Les médiateurs passent leurs journées à libérer de leurs conflits des êtres humains persuadés qu’ils n’en sortiront jamais. Tous les jours, ils affichent ainsi des preuves de paix. Et témoignent des bienfaits d’une option médiation qui, par l’éducation, fait assurément moins de victimes que d’autres. Parce qu’elle conduit à se préoccuper d’abord des intérêts des victimes, plutôt que des bourreaux. Mais aussi à s’intéresser aux bourreaux qui, victimes de leur ignorance, sont incapables d’entendre autre chose que la guerre.

« A quoi sert une chanson si elle est désarmée… », entonnait-on le 27 novembre dernier. Et le chef de l’État reprenait en chœur, en appelant les Français à multiplier « les chansons, les concerts, les spectacles », tandis que l’Etat français poursuivait ses frappes aériennes autorisées par son Chef. Hommage national aux victimes à Paris. Dommage pour les victimes en Syrie. Pas la même musique…

A quoi sert cette chanson, si on ne désarme pas ? Peut-être au moins, comme elle le dit, « à vivre et à rêver ». En attendant que « Paris s’éveille » à autre chose. « Amour, paix et rock’n’roll » ? Hé, les Eagles of Death Métal, plus fort ! Et vite, une guitare électrique tricolore pour Dominique de VILLEPIN et son orchestre !

 

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