14 Mar

EL KHOMRI : à quand un travail de réforme du dialogue ?

La journée s’annonce chargée. La semaine l’a été. Avec plein de « journées de » qui se faisaient écho. Journée internationale de la Femme, journée d’action contre le projet de loi EL KMOMRI, journée nationale de l’audition, journée des « réformiste » contre la réforme du Travail… Les hasards du calendrier sonnaient presque comme un symbole. D’une femme qui n’est pas à la fête tous les jours, mais surtout d’un pays où les hommes ont un mal de chien à s’entendre.

Myriam EL KHOMRI. Une femme qui voulait « réaffirmer les principes fondamentaux (protéger et sécuriser) et les adapter au monde d’aujourd’hui pour favoriser la croissance et l’emploi ». Et plaidait à l’occasion, entre autres, pour « le droit à la nouvelle chance pour les jeunes ». « Ni esclaves, ni zombies », lui ont répondu les jeunes, et les moins jeunes.

EL KHOMRI : petit malaise ou gros problème d’audition ?

Myriam EL KHOMRI. Une femme déclarant au lendemain d’une chute dans sa baignoire : « Certains pensent que j’ai plusieurs handicaps, que je suis jeune, que je suis femme et que je veux faire bouger les choses pour mon pays. Moi je suis debout, motivée, déterminée ». La (vraie) chute à France 2, qui a narré « l’histoire secrète [de cette] ministre hors-jeu ». Envoyée en première ligne pour défendre une réforme orchestrée par trois hommes: Valls, Macron et Imbert. Soit son propre directeur de cabinet. Dont il se dit que c’est en fait lui qui porte la culotte, jusqu’à traiter parfois directement avec Matignon sans qu’elle le sache…

Myriam EL KHOMRI. Une femme dont on ne saura jamais vraiment si elle a été victime d’un « petit malaise » (ses proches), d’un « accident domestique » (la Présidence), ou d’un problème d’audition plus gros qu’elle. Mais dont la France ne retiendra sans doute jamais que le nom, devenu pire encore que celui d’un homme normal devenu le Président le plus impopulaire de la Ve République. « Hollande, arrête tes KHOMRI ». Les jeux de mots ont fusé, faciles, mais ils résument assez bien toute l’ironie de l’histoire, et en disent long sur l’ampleur du malentendu.

Parce que vous les avez entendu, hein ? Dialogue, dialogue et encore dialogue ! De l’état d’urgence à la déchéance de nationalité, sur tous les fronts, c’est à croire qu’ils n’ont plus que ce mot-là à la bouche.

Prenez la crise la crise agricole. Juillet 2014, le gouvernement « appelle au dialogue et à la responsabilité ». Juillet 2015, sur fond de blocus de la ville de Caen, VALLS appelle à une reprise du dialogue. Mais le Premier ministre précise aux exigeants qui réclament LE FOLL : « Le dialogue ne peut pas fonctionner ainsi, la porte du bureau du ministre de l’Agriculture est ouverte en permanence. Là, il s’agit de trouver d’abord des solutions concrètes et précises pour les filières ».

Crise agricole : dialogue (de sourds) « rugueux »

Résultat ? Un festival d’insultes au Salon de l’agriculture. Un échanges d’amabilités toujours un peu surréaliste, lorsqu’un éleveur traite un élu de « fumier ». Mais très révélateur. Quand, entre deux heurts, des tee-shirts noirs finissent par dire « je suis éleveur, je meurs » à une cravate présidentielle qui répond que « si les agriculteurs viennent à disparaître, si les exploitations viennent à fermer, c’est tout le pays qui aura à en souffrir ». Ou révélateur aussi quand, passé l’orage, VALLS veut croire à un embellie : « Le Premier ministre a estimé, écrit le Huffington Post, que « par principe, l’insulte, la destruction, ça ne fait pas avancer les choses », mettant en avant au contraire « le dialogue que nous avons eu ce matin, même s’il est rugueux » ». Rugueux, le dialogue. Sans doute inachevé, aussi. Et en attendant, assez peu constructif, sur le stand du ministère de l’agriculture dévasté. Rugueux donc, voire, finalement, imparfait à souhait, une fois encore.

Prenez la réforme de l’« Examen Théorique Général de conduite ».

A l’instar du Conseil national des professions de l’automobile éducation routière (CNPA), tous les professionnels ne sont pas contre. Mais la méthode a déplu, comme à l’UNIC qui déplorait de ne pas avoir été associé à la concertation organisée par une commission spéciale de l’Assemblée nationale. Bilan des opérations : l’UNIC et consorts se sont retrouvés dans la rue le 29 février. Pour faire le constat « d’un dialogue de sourds qui dérape en accident social du fait de lobbies financiers qui n’ont d’autre objectif que de ramener l’enseignement de la conduite à un produit de consommation ».

« Les Auto-écoles réclament un vrai dialogue avec le gouvernement » titraient les médias. Et le dialogue a donc repris par klaxons interposés dans les embouteillages. Avec comme effet immédiat le report « jusqu’à début mai » de l’entrée en vigueur du nouvel examen du code de la route, qui devait initialement intervenir le 18 avril… sans les professionnels qui le font passer!

Tout ça pour ça ? Pas juste. Mais l’impression donnée, c’est qu’on roule sur la tête ! A moins qu’on nage en pleine injonction paradoxale.

Les médiateurs sont au dialogue ce que les casques bleus sont à la paix : un mauvais signe

Parce qu’on dit dialogue, débat, discussion, concertation, négociation, etc. Mais, en réalité, on fait surtout l’inverse. Et comme dans le conflit du « transport de personnes à la demande », on finit dans l’urgence par envoyer des médiateurs jouer les pompiers entre des taxis et des VTC qui, a défaut d’avoir su trouver les mots, ont fini par en venir aux mains. Et on s’y prend si bien qu’on finit par jeter aussi dans la bagarre les LOTI oubliés au passage.

Le dialogue donc. Sous des formes qui commande sans doute de s’intéresser au fond. Car ces médiateurs-là sont au dialogue ce que les casques bleus sont à la paix : un mauvais signe. La preuve d’un échec.

Hollande a dit aux agriculteurs, et au-delà à tous les Français, qu’« il ne faut pas confondre toutes les colères » A voir… Qu’est-ce qui ressemble plus à des « jeunes » scandant « ni esclaves, ni zombies » dans la rue ? Si ce n’est des morts-vivants hurlant au Salon : « C’est de l’esclavage! On est 200 ans en arrière dans l’agriculture. Ils en ont rien à foutre de l’agriculture! ». Partout, on retrouve en fait le même manque de reconnaissance. Et partout, la peur qui sourd. Peur du chômage qui perdure d’un côté. Peur de la courbe du chômage à inverser de l’autre. Peur d’une croissance en berne. Peur d’être sacrifié au nom de la croissance. Peur de la crise, du terrorisme, des autres. Peur au quotidien. Peur de demain. Etc.

Dialogue : il reste du travail à faire !

Hollande dit qu’ « il y a des réformes qu’il faut faire, des équilibres qu’il faut trouver, un dialogue qu’il faut engager ». Parfait. Reste juste à l’engager un peu mieux.

Mieux que Jean-Marie Le Guen qui, face à la mobilisation contre la réforme du code du travail, a déclaré sur ITELE : « Nous entendons, nous écoutons, et, en même temps, je ne pense pas que ça ait fait la démonstration du refus de ce projet de loi ». C’est du dialogue, ça ? Non. C’est un Beethoven d’État en avance de 24 heures sur la journée de l’audition et demandant à 224.000 à 500.000 manifestants de crier encore plus fort.

Pour dialoguer, il faudra apprendre à faire beaucoup mieux…

Mieux que vanter les vertus de la flexi-sécurité en feignant d’oublier qu’on s’adresse à un pays où désormais, 9 contrats de travail signés sur 10 sont des CDD. Et où 1,7 millions de CDI se sont retrouvés au chômage, depuis 2008, après une rupture conventionnelle. Et mieux que d’essayer de se convaincre que ça ira mieux demain, devant 10 millions de salariés, de retraités, de jeunes ou de chômeurs qui vivent déjà en-dessous du seuil de pauvreté. Et devant 66 millions de Français qui ne sont pas rassurés en voyant, chez leurs voisins allemands et anglais, des réformes similaires qui ont fait exploser précarité…

C’est dialoguer, ça ? Non. C’est espérer qu’on peut promettre la Lune juste après avoir annoncé qu’on a bousillé la Terre ! Hé, c’est peut-être la journée de l’audition tous les jours, mais pas la COP 21!

Le changement de civilisation, c’est maintenant

Mais bon, HOLLANDE insiste. «  Mon rôle, c’est de trouver le bon équilibre, de faire avancer la France et de ne jamais être dans l’idée que le mieux à faire, c’est de ne rien faire ». Dont acte. Mais pour que la France avance, pour que les Français avancent ensemble, il faudra sans doute que chacun commence par apprendre. Apprendre à revenir aux fondamentaux du dialogue. Apprendre à répondre au besoin de reconnaissance de tous. Quitte à sortir d’un dialogue social réservé à des syndicats représentants 7% de la population active. Et quitte à inventer de nouveaux modes de dialogue. On parle de référendums d’entreprises. Mais bon nombre d’entreprises sont d’ores et déjà parvenues à dialoguer autrement, et à booster du même coup, et la productivité, et la qualité de vie au travail. Les pétitions à un million de signataires et les taux records d’abstention aux élections suggèrent qu’on s’engage sur cette voie, et qu’on aille plus loin entre politiques et citoyens.

André FROSSARD disait que « tout l’art du dialogue politique consiste à parler tout seul à tour de rôle ». A l’évidence, il existe aujourd’hui un dialogue qui n’est donc pas que politique. Un dialogue qui dépasse la classique confrontation gauche/droite à laquelle on tente de nous renvoyer pour expliquer les conflits actuels. Un dialogue dans lequel les anciens et les modernes ne n’opposent pas forcément.

Ce dialogue-là renvoie à Edgar MORIN invitant récemment, dans les colonnes d’Acteurs de l’Économie, à « changer de civilisation ». Ce dialogue-là s’inscrit dans la complexité du monde, et s’ouvre à tout le monde. « Toute l’espèce humaine (…) réunie sous une « communauté de destin », puisqu’elle partage les mêmes périls écologiques ou économiques, les mêmes dangers provoqués par le fanatisme religieux ou l’arme nucléaire ». Ce dialogue-là plaide pour s’unir, pour pouvoir dépasser ce « qui « fait » crise planétaire, et même angoisse planétaire puisque cette crise est assortie d’une absence d’espérance dans le futur ».

Ce dialogue-là est désormais ouvert, et ce qui est sûr, c’est que quelle que soit sa nature, il ne se paye pas que de mots.

Thierry KIEFER

mars 2016

 

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