8 Mai

THÉÂTRE FORUM : les médiateurs se prennent au jeu

théatre forum médiation kieferThéâtre forum et médiation… « Où est le lien ? », s’interrogeait faussement l’avocat et médiateur Jean-Marc BRET, en lever de rideau de sa 3e matinale de la médiation organisée en partenariat avec le groupe ALDES et « Tribune de Lyon », devant une cinquantaine de participants dont bon nombre se posaient sans doute la même question. Mais très rapidement, la petite troupe menée par le cabinet conseil EPISTEME est entrée en scène. Pour deux heures de découverte « live » et de mise à contribution des « spect-acteurs » par les acteurs. théatre forum médiation kieferEt au salut final, plus aucun des médiateurs présents ne doutait de l’atout que peut présenter le théâtre forum. Ou l’art délicat, mais terriblement efficace, d’aborder par le jeu des scènes de la vie qui n’ont souvent rien d’un jeu.

« Ça peut partir en live ! », avait sobrement averti l’animateur de cette matinale, François SAPY. Et effectivement, c’est parti en live ! Avec la complicité active du public. Mais, précisons-le d’emblée, sous la houlette d’un quatuor dont le talent n’a rien dû à l’improvisation (ou presque). Car pour que cette technique de théâtre participative puisse produite tous ses effets, soit conscientiser et informer les… participants, il faut tout particulièrement veiller à leur fixer un cadre.

La pièce s’est donc jouée en trois actes.

théatre forum médiation kieferActe 1 : une présentation générale par la médiatrice Nathalie BRUN (cabinet conseil Épistème), qui utilise le théâtre forum pour prévenir les risques psychosociaux et accompagner les situations critiques (lire son interview ci-dessous).

Acte 2 : un rappel, avec le formateur-consultant Pascal CREUSOT (« La parole au corps »), des principes de base de la technique. Des comédiens s’emparent d’un thème ou d’une situation, puis la mettent en scène sous la forme d’une saynète qu’ils jouent devant le public concerné. A la fin de la saynète (dont la conclusion est généralement problématique, voire catastrophique), un animateur, le « joker », sollicite l’avis des spectateurs. Qu’il amène à s’exprimer sur les moments-clés où ils pensent pouvoir dire ou faire quelque chose pour infléchir le cours des évènements. théatre forum médiation kieferPuis ce (facétieux) joker invite les plus loquaces de ces « spect-acteurs » à venir, à tour de rôle, jouer en public leurs « solutions » avec l’un des acteurs professionnels (succès garanti). Et pour finir, l’ensemble du spectacle est débriefé collectivement. Histoire d’achever la prise de conscience de la situation jouée, ou l’information sur le thème choisi, et d’engager avec les participants le travail qu’ils vont ensuite pouvoir mener sur les axes d’amélioration possibles.

Acte 3 : une démonstration. Et là, le mot n’est pas trop fort.

Compte tenu des circonstances, il était en effet permis d’avoir de sérieux doutes sur l’issue d’un exercice consistant à aborder un thème aussi délicat que celui choisi, le harcèlement moral, devant un public qui, de surcroît, n’était pas forcément directement concerné par le phénomène. Mais au final, les résultats ont été assez spectaculaires.

théatre forum médiation kieferD’abord, si la saynète n’avait a priori rien de très original (un entretien entre deux collègues qui dégénère sur fond de préparation d’une visite de commission de sécurité), les deux comédiens de la compagnie sétoise « L’Awantura », Véronique CHILOUX (le manager) et Ludovic BOURGEOIS (son collaborateur), ont joué juste. Et, ce qui ne gâchait rien, sur un texte qui sonnait juste. Choix des mots, chocs des égos… Un petit quart-d’heure de dynamique conflictuelle, d’émotions, de dialogue de sourds, de surenchère… Bref, de quoi largement inspirer toute personne ayant un jour vécu une discussion animée et, plus encore, un public de médiateurs confrontés plus qu’à leur tour à ce genre de scènes.

théatre forum médiation kieferRésultat : la salle s’est volontiers prêtée au jeu du « qu’est-ce qu’on pourrait faire ? » pour améliorer cette relation/situation. A la grande satisfaction d’un « joker » dont le sourire s’élargissait à mesure que les interventions des spect-acteurs fusaient. Et qui s’est fait un plaisir d’expédier sur scène ceux qui, à l’image d’une ancienne magistrate et d’un jeune médiateur, ont cru tenir une solution. Ce qui a surtout eu pour effet d’accroître la prise de conscience… du problème !

Moyennant quoi, les participants étaient plus que mûrs pour le final. Autrement dit, une grosse séance de débriefing, orchestrée par le joker et sa complice, autour du harcèlement moral et de sa définition (car souvent, le terme ne correspond pas à la réalité). théatre forum médiation kieferAvec, là encore, de nombreux échanges, qui ont progressivement conduit vers ce qui distinguait, en fait, la situation exposée de ce phénomène. Et donc amené collectivement à réfléchir, au-delà d’un harcèlement moral qui n’avait plus rien d’évident, aux moyens les plus adaptés de répondre à la situation « réelle ». Autrement dit, d’améliorer avant une qualité relationnelle, effectivement très dégradée et susceptible de déraper, entre ce manager et son collaborateur, confrontés à l’imminence de la visite d’une commission de sécurité.

CQFD.

Et rideau sur cette étonnante séance de découverte qui a pour sûr permis, au moins à ceux qui l’ignoraient, de réaliser à quel point le théâtre forum peut être utile. théatre forum médiation kieferPour revisiter, voire dédramatiser une situation difficile. Pour impliquer et responsabiliser l’ensemble de ses acteurs réels. Pour mettre en débat des pistes de solutions et développer l’intelligence collective. Mais aussi pour promouvoir… le rôle du médiateur.

Outre le fait qu’elle ait permis de passer un bon moment, cette matinale a en effet eu cette vertu particulière : montrer que le théâtre forum peut être un formidable outil pour sensibiliser à la médiation, et à l’intérêt qu’elle peut avoir face à certaines situations. Avant, pour éviter d’en arriver « là ». Ou après, pour en sortir « pour de vrai ». Et a fortiori, bien sûr, si la scène jouée correspond à une situation conflictuelle, voire dramatique, qui n’a en fait rien d’une fiction.

Thierry KIEFER

Mai 2016

ENTRETIEN AVEC…

« A travers le jeu, on met en évidence mal d’éléments qui ne sont pas forcément exprimés de façon consciente par les personnes, si on leur fait simplement raconter l’histoire ». Entretien avec Nathalie BRUN, une médiatrice qui a (forcément) emmené le théâtre forum avec elle, lorsqu’elle est devenue consultante pour le cabinet conseil EPISTEME.

Lauvikom / « Bonjour Nathalie BRUN. EPISTEME se dit spécialisé dans la prévention des risques psychosociaux et l’accompagnement des situations critiques. Concrètement, quels types d’intervention se cachent derrière ces mots ?

Nathalie BRUN / Concrètement, cela veut dire que l’on intervient en amont des situations difficiles, sur l’accompagnement des démarches de prévention avec les équipes de direction, les services ressources humaines, lorsqu’ils veulent mettre en place des plans de prévention dans les entreprises ou dans les organisations, établissements publics, fonction publique, etc. Et l’on intervient aussi lorsque les situations sont vraiment dégradées, c’est-à-dire lorsqu’il y a des suicides, des accidents du travail par exemple, je pense à ça parce qu’on en a eu ce week-end, avec des morts ou des blessés graves et du coup, un impact fort sur les équipes qui restent en place. Et là, on accompagne les équipes pour leur permettre de mieux vivre l’événement traumatique.

L  /  Parmi vos outils, il y a donc le théâtre forum, que vous avez présenté lors de cette matinale de la médiation, et que vous utilisez aussi dans les situations conflictuelles…

N. B. /  Des situations conflictuelles, ou des situations en lien avec des problématiques du travail qui, au départ, ne sont pas forcément conflictuelles, mais qui, parce qu’elles ne sont pas gérées, peuvent le devenir. Avec le théâtre forum, on a par exemple formé tous les agents des lycées relevant de la Région (personnel d’entretien, agents techniques, cadres, etc.). On est aussi intervenu au Conseil régional, à la ville de Meyzieu, auprès des formateurs d’un cabinet conseil ou bien encore chez les pompiers de Lyon, sur des problématiques liées tout autant aux relations avec leurs publics, qu’à des situations internes. Concernant, par exemple, les questions de discrimination, ça marche très bien, le théâtre forum.

L  /  On sent bien, à vous écouter, qu’il y a une forte dimension prévention, voire formation,  avec le théâtre forum. Dans la pratique, alors, comment préparez-vous vos interventions ?

En général, on prépare en amont, avec les services RH par exemple, à partir de situations qui reflètent vraiment le quotidien de leurs collaborateurs. Et on va élaborer deux ou trois saynètes qui mettent en scène ces collaborateurs entre eux, ou leurs relations avec leurs publics. Pour une mairie, on a, par exemple, joué le cas d’une remise de passeport dans un service, et là, quelqu’un de très énervé qui va s’en prendre à la personne chargé de l’accueil…

L  /  Ce qui compte, dans le théâtre forum, c’est donc de jouer des saynètes parfaitement bien adaptées à l’entreprise ou à l’organisation concernée, mais aussi adaptées aux spectateurs. De façon à ce que le fameux joker puisse en faire de vrais spect-acteurs.

N. B. /  Exactement. L’objectif, c’est véritablement d’avoir des pistes d’amélioration qui ne soient pas proposées par les animateurs, mais qui viennent du public. Puisqu’on considère que le public, les collaborateurs, ont l’habitude de la situation, ou les solutions déjà testées. Ou, en tous cas, qu’il y a une sorte d’intelligence collective qui va apporter des solutions beaucoup plus pertinentes que celles qu’apporteraient des formateurs ou même le service ressources humaines. C’est ça qui est intéressant, c’est que les solutions sont proposées par le public.

L  /  Lorsqu’on vous demande d’intervenir en tant que médiateur, en prévention, est-ce que vous proposez systématiquement le théâtre forum ?

N. B. /  Non, il est proposé dans des contextes un peu particuliers. Parce que parfois, dans les situations de conflits ou de tensions, la réponse est déjà un diagnostic, une enquête. Et que le théâtre forum est proposé dans un 2e temps, quand on identifie que certaines problématiques méritent de mettre un groupe assez important autour de la table, etc. Parce que c’est vrai qu’une des limites du théâtre forum, c’est quand même que ça mobilise plusieurs personnes, des acteurs, un joker… Donc, cela veut dire que pour que ça passe, que ça soit accepté au niveau du tarif, il y a besoin de sensibiliser des groupes assez importants. On ne fait pas ça pour une équipe de 10 personnes, pour des raisons budgétaires notamment.

L  /  Vous avez parlé d’un coût de 4 à 5000 euros, c’est ça ?

N. B. /  Oui, 4 à 5 000 euros en général. Pour une demi-journée de théâtre forum, éventuellement suivie d’un « world café » pour approfondir les thématiques, et précédée d’une phase de préparation. La phase de préparation, ça va être recueillir les matériaux qui vont permettre d’élaborer les saynètes, puis construire les saynètes avec les mots, rédiger, puis les acteurs vont jouer ces saynètes, se les approprier. Donc, en général, c’est quatre à cinq jours de préparation pour une demi-journée de théâtre forum. Ça veut dire que plus on va avoir des groupes importants, plus on va être amenés à rejouer les saynètes, mieux ça sera.

L  /  Vous proposez donc plutôt le théâtre forum pour des groupes et en prévention. Pour revenir au contexte donc vous parliez, est-ce qu’il existe d’autres limites ? Par exemple des situations auxquelles le théâtre forum n’est pas adaptées ?

N. B. /  Moi, je pense que dans certaines situations, et notamment des situations vraiment dramatiques comme on peut en accompagner, on va… Ce n’est pas du tout le moment de rire, quoi ! Donc même si derrière, on va peut-être, six mois plus tard, mettre en place des théâtres forums à titre préventif, dans les situations dramatiques, le théâtre forum ne convient pas, parce que les gens sont trop bouleversés, trop choqués, trop fragilisés… Même pour des scènes qui ne semblent pas dramatiques, comme les problématiques de harcèlement, qui sont graves, mais où il n’y a pas mort d’hommes, on a déjà eu des réactions assez vives de participants au théâtre forum nous disant « mais vous ne vous rendez pas compte, moi, j’ai été en dépression pendant six mois, vous mettez ça en scène, etc. ». Parce que les gens étaient très touchés par ses situations… Donc pour le harcèlement, le suicide, le burn-out, il faut faire attention.

L  /  Mais cela reste un bon moyen de sensibiliser, et de porter un autre regard sur une situation, y compris d’ailleurs pour un médiateur.

N. B. /  Le théâtre forum, il a vraiment vocation à faire réfléchir toutes les personnes autour des situations. Donc, on peut très bien imaginer être dans une situation de blocage et la mettre en scène… Ce qui permet toujours d’avoir cette distance, de prendre du recul par rapport à la situation, pour y réfléchir comme si finalement elle devenait un objet qu’on examine, et plus quelque chose qu’on vit, on va dire, avec ses tripes. Et à partir du moment où l’on a cette distance, on trouve beaucoup plus facilement des solutions.

Entretien réalisé le 2 mai

 

 

 

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