30 Mar

GREAT PLACE TO WORK : formidable ! Mais…

Signe des temps, Great Place To Work a fait un carton, le 23 mars dernier, en publiant son palmarès 2016 des entreprises « où il fait bon travailler en France ». Visiblement heureux d’oublier un instant la loi Travail, les médias se sont enthousiasmés comme jamais, cette année, pour les 66 lauréats de l’Institut. Ces « boîtes » qui savent si bien (re)concilier « valeur et valeurs », et qui « illustrent à merveille certains atouts de la France ». Mais 24 heures après, à peine, le soufflé était déjà retombé. Fini les belles déclarations sur la qualité de vie au travail, que tout le monde désigne pourtant comme un facteur de croissance bien réel. Et retour à un débat sur le travail dont la qualité, cette fois, n’a vraiment rien de formidable.

Great Place To Work : 66 lauréats en 2016
Palmarès des entreprises « où il fait bon travailler »

« Le travail, c’est la santé »… Vous connaissez la chanson ! C’était en 1965, pendant les Trente Glorieuses. La croissance était au beau fixe, les Français profitaient de leur récente troisième semaine de congés payés, et ils s’amusaient alors beaucoup à reprendre à tue-tête une assertion aussitôt contredite par l’espiègle Henri Salvador : « Le travail, c’est la santé… Rien faire, c’est la conserver ! ». Une petite apologie de la paresse qui sera ensuite réduite à son seul titre, pour devenir un slogan utilisé jusque dans les années 2010 dans les revendications salariales.

Autres temps, autres mœurs… 50 ans plus tard, la croissance est en berne, « rien faire » est vécu avec angoisse par plus de 10 % de la population « active », et quand travail semble enfin rimer avec santé, y compris bonne santé économique, tout le monde s’enflamme.

Un évènement jugé vraiment très, très great

Les médias s’en sont ainsi donnés à cœur joie, ces derniers jours, pour transformer la publication du palmarès 2016 de « Great Place To Work » en événement national. Tous ont pourtant précisé que cet audit ne concernait que 184 entreprises ayant accepté de payer. Pour voir leurs pratiques managériales et la qualité de leur culture d’entreprise passées au crible. Et voir leurs 140 686 salariés donner des avis anonymes comptant pour 75 % dans l’évaluation finale. Mais à l’évidence, cette année, communiquer sur les résultats obtenus par les 66 lauréats avait quelque chose d’irrésistiblement réjouissant.

« En plein débat autour du projet de loi Travail de Myriam El Khomri, où syndicats et jeunes déplorent une détérioration des conditions de travail et de protection des salariés, le palmarès 2016 des entreprises où il fait bon travailler en France est une vraie bouffée d’air frais », explique ainsi Challenge. En précisant : « Il est porteur d’espoir pour des millions de salariés qui vont au bureau ou à l’usine sans motivation particulière, voire avec la boule au ventre, stressés et au bord du burn-out ».

Et c’est donc ainsi que la sortie de ce palmarès a été saluée comme l’apparition soudaine d’une perce-neige après un hiver beaucoup trop long. Et que des titres enthousiasmants ont fleuri un peu partout.

Great Place To Work : 66 lauréats en 2016
Great Place To Work : 66 lauréats en 2016

Du basic « Great Place to Work dresse son palmarès des entreprises où il fait bon travailler » (boursier.com) au prometteur « Les bonnes pratiques des entreprises Great place to work 2016 » (actionco.fr), chacun y est allé de son petit couplet. Journaldunet.com pour féliciter (ses) cinq acteurs du monde informatique « où il est le plus agréable de travailler » ; chefd’entreprise.com pour élever (ses) « 5 PME » au rang de « champions du bien-être entreprise, dotés d’équipe engagées, épanouies et très bien formées » ; et d’autres, pour nous faire allègrement passer des entreprises « où il fait bon travailler » (RTL2) aux entreprises où il fait carrément « bon vivre » (France Inter). Qu’importe la maison, pourvu qu’il y ait l’ivresse !

Grâce à ces « sociétés où le travail fait le bonheur des salariés ». Et qui les (nous) éloignent tellement d’une « époque marquée par la controverse autour de la loi EL KHOMRI »« le mot « travail » évoque trop souvent la corvée ».

Aies confiance…

« Oui, se rendre au bureau le sourire aux lèvres, c’est possible ! », exultait ainsi les Échos, en nous expédiant joyeusement vers ses « 20 boîtes où il fait bon travailler ». Soit, comme le précisait l’Institut Great Place To Work France sur France Info, avant même la parution du palmarès, des entreprises qui « s’articulent autour des relations quotidiennes vécues par les employés, et non autour d’une liste de programmes et d’avantages ». Avec pour maître-mot : « la confiance ». « La confiance, ajoute ainsi l’Institut, est le principe déterminant des entreprises où il fait bon travailler, créé sur la base de la crédibilité de la direction, le respect des employés et l’équité dans le traitement que les salariés attendent. Le degré de fierté, les niveaux de rapport authentique et la solidarité entre les salariés sont d’autres composants essentiels »

Great Place To Work : entreprises qualité de vie au travail
Le « modèle fondamental » de Great Pace To Work

Et salariés et managers : même combat !

Petits schémas à l’appui (voir-ci-contre), l’Institut ajoute ainsi qu’« il existe neuf façons – ou domaines d’action – grâce auxquelles dirigeants et managers créent un environnement où règne la confiance. Les lieux où il fait bon travailler atteignent leurs objectifs organisationnels en utilisant inspiration, discussion et écoute. Ils ont des employés qui donnent le meilleur d’eux-mêmes en pratiquant remerciement, développement et attention. Enfin, ils travaillent ensemble en tant qu’équipe/famille pour embauche, célébration et partage ».

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La confiance, maître-mot pour toute l’entreprise

Au final, un « modèle fondamental » qui a même d’autres vertus.

Révélées cette fois par le cabinet n° 1 Davidson Consulting. En 2015, lorsqu’il a été élu the Great Boîte To Work pour la deuxième fois consécutive, il s’interrogeait faussement sur son site internet : « Il y a un truc dans cette boîte, non ? ». En 2016, devenu triple vainqueur, il n’hésite plus à répondre fièrement que « oui ». Et à ajouter que ce truc est assez sensass pour permettre d’en développer d’autres : « Grâce à l’esprit que nous avons au sein de l’entreprise, Davidson fait partie des lauréats du palmarès Great Place To Work depuis 2010. Au-delà du palmarès qui nous a plutôt souri, cette démarche présente l’intérêt majeur d’entretenir un autre cercle vertueux : celui de la remise en question permanente et la recherche d’idées nouvelles pour faire évoluer notre société dans le bon sens. Bref, en faire toujours plus pour que perdure ce à quoi nous tenons comme à la prunelle de nos yeux : notre ambiance et nos valeurs ! »    

Un modèle fondamental, des entreprises modèles…

De bien belles mécaniques, donc, que ces entreprises où il fait bon travailler. Même s’il y a toujours quelques petits ratés.

Tandis que L’Usine Nouvelle triomphait avec « l’agroalimentaire [sorti] vainqueur », grâce à « Mars France, Mc Donald et Pepsico », France Inter faisait ainsi remarquer, par exemple, que ce même Mc Donald’s France, classé 8e, « n’est pourtant pas un havre de paix pour tout le monde ». Et la radio d’expliquer qu’au moment même où paraissait le palmarès, « une cinquantaine de salariés manifestaient » afin de pouvoir worker dans « la filiale française du géant des hamburgers » au même tarif que les employés de Mc Donald’s aux États-Unis, soit « pour un salaire de 13€ de l’heure ». Pas toujours 100 % « great », donc…

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Davidson, N°1 chez les plus de 500 salariés

Mais visiblement, l’essentiel était qu’il y ait du « work ».

Car la France de Great Place To Work a un incroyable talent. Outre celui, pour certaines de ces entreprises, d’être capables de « garder un visage humain » tout en connaissant une « extraordinaire croissance externe ». Comme l’a affirmé au Figaro le directeur général de l’Institut, Patrick DUMOULIN, ses lauréats « créent des emplois »!

Combien ? Le palmarès ne le dit pas. Mais comme dirait RTL, « il n’y a qu’à voir le nombre de cabinets de conseil et de jeunes pousses technologiques dans la liste » pour comprendre que « les entreprises où l’on se sent le mieux sont les plus créatrices d’emplois ». Et Bénédicte TASSART d’expliquer : « Ces entreprises instaurent de nouveaux systèmes de management plus participatifs, dans un meilleur cadre de vie. Chez Sarenza, les patrons n’ont pas de bureau individuel, ils travaillent avec leurs salariés dans un open space. Chez BlaBlaCar, on se retrouve et chaque manager présente à tout le monde ce qu’a fait son équipe et ce qu’elle va entreprendre. Et puis surtout, dans la plupart de ces firmes les employés ont le sentiment d’être payés à leur juste valeur »

Et voilà le travail !

Que le cabinet de conseil financier Accuracy, premier au classement des entreprises de moins de 500 salariés, résume cette fois à un autre maître-mot que confiance : bienveillance. La bienveillance, sobrement déclinée ainsi par le PDG et fondateur d’Accurancy : « L’exigence bienveillante guide toujours nos choix. C’est le fil conducteur de notre stratégie et notre façon de gérer les ressources humaines ».

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Accuracy, N°1 (aussi) côté bienveillance 

On dirait du Mathieu RICARD. Mais c’est du Frédéric DUPONCHEL, et cela suffit à apporter un peu plus d’eau encore à DUMOULIN. Un directeur général de Great Place To Work France qui a tourné de médias en médias pour tirer les enseignements de son palmarès. « Le bien-être au travail est devenu un enjeu stratégique pour beaucoup d’entreprises », a ainsi raconté sur toutes les ondes le prolixe Patrick. « Pour la seconde fois, deux entreprises françaises sont n°1 de notre Palmarès dans la catégorie des plus et des moins de 500 salariés. Davidson consulting et Accuracy sont de jeunes sociétés (11 ans pour l’une, 12 ans pour l’autre), extrêmement performantes et en croissance soutenue ». Et de conclure (provisoirement) dans les colonnes des Échos : « Elles illustrent à merveille certains des atouts de la France : des équipes engagées et très bien formées, un environnement multiculturel stimulant et une capacité rare à relever les défis compliqués ».

Quelques petits bémols dans le concert de louanges

On adorerait évidemment lui laisser un mot de la fin aussi réconfortant. Mais au risque de gâcher l’ambiance, il faut bien ajouter quelques bémols à ce concert de louanges.

Une, Great Place To Work n’est pas la France. Cette année, c’était au mieux 184 candidats, soit une infime partie du tissu économique d’un pays qui, en 2012, « comptait 3,56 millions d’entreprises dans les secteurs marchands non agricoles » (Observatoire des PME). On est donc très loin d’un classement national. Et plus près d’une liste de 66 lauréats, dont la moitié à peine sont des entreprises françaises, et qui pour gagner, ont d’abord accepté de payer pour participer (et jusqu’à 13 900 euros, nous dit-on !).

Question RH et QVT, il faudrait sans doute élargir un peu l’audit pour savoir combien d’entreprises « illustrent à merveille certains des atouts de la France », et s’il ne reste pas quelques progrès à faire dans le pays…

Autre petite réserve, Great Place To Work, comme l’indique le directeur de l’Institut, est une « enquête auprès d’un échantillon représentatif des salariés français », qui ont été interrogés « sur la base des dimensions du modèle Great Place To Work : crédibilité, respect, équité, fierté et convivialité ». Ce qui peut suffire pour illustrer « certains atouts », mais pas pour faire taire certaines critiques.

Dans son article sur le palmarès 2016, L’Express renvoie ainsi à un autre de ses articles. Une enquête menée en 2011 sur « les dessous des palmarès » souvent pris pour référence : « Great Place To Work », décerné par l’institut éponyme, et « Top Employeur », décerné par le CRF Institute. Et à l’époque, le journal n’avait pas forcément été tendre, s’agissant de relativiser leurs résultats et leur portée. En rappelant d’abord que ceux deux instituts « ne sont ni des institutions officielles, ni des organismes de certification, mais deux sociétés de conseil privées ». Et en s’interrogeant ensuite sur leurs méthodologies, qui, visiblement, ont laissé L’Express « perplexe ». En particulier « lorsque France Telecom ou La Poste, très décriées concernant les risques psychosociaux notamment, figurent dans la liste des élus en 2011… » 

France Télécoms, « Top employeur » en 2011 pour le CRF Institute : c’est vrai que ça devait au minimum témoigner d’un changement radical dans cette entreprise, alors plutôt réputée pour une vague affaires de suicides à répétition qui, par la suite, vaudra des mises en examen pour harcèlement moral ou complicité à plusieurs de ses cadres, de l’ex-PDG à l’ex-DRH !….

Du feu de joie au feu de paille …

Ce qui nous amène à regretter qu’il puisse y avoir dans ces palmarès des entreprises moins au top qu’il n’y paraît. Mais aussi, inversement, que n’y figurent pas des entreprises « hors concours » qui, elles, auraient vraiment des « atouts » à faire valoir. Mais le pire n’est pas là…

Quelles que soient les critiques que l’on peut formuler à l’encontre de l’Institut ou de son palmarès, Great Place To Work a, en effet, au moins un très gros avantage : une fois par an, l’Institut braque tous les projecteurs sur des entreprises qui ont su réconcilier « intérêts économiques et humains ». A l’image de Colombus Consulting (5e), qui se veut le « cabinet français de transformation alliant Valeur et Valeurs ». Et ce n’est pas rien, de donner ainsi l’occasion aux Français, via des médias comme France Info, d’« aller piocher de bonnes idées, parfois pas chères, chez [les entreprises] désignées par leurs salariés comme les endroits les plus « cool » de France ».

Car ces idées « parfois pas chères » peuvent souvent rapporter gros. Parce que la qualité de vie au travail, c’est un coût énorme pour les entreprises qui la négligent : 3 milliards d’euros par an, au bas mots, pour les seuls risques psychosociaux. Et parce que la qualité de vie au travail, c’est, à l’inverse, un gain énorme pour les entreprises qui la soignent. Et pour le pays qui les abrite. En 2013 dans « Les Échos », deux économistes, Alexandre JOST et Olivier PASTRE, estimaient ainsi « à 1% le potentiel de croissance lié à la prise en compte du bien-être au travail ». 1 % de croissance ! Quand on en est, comme en France, à scruter la courbe dixième par dixième, ça vaudrait le coup d’y réfléchir sérieusement, non ?

La qualité de vie au travail vaut 1% de croissance

Eh ben, non ! Et pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir la vitesse à laquelle, cette année encore, les médias sont globalement passés à autre chose. Le mercredi, c’était vivent les entreprises où il fait bon travailler ; le jeudi, « des chiffres du chômage catastrophiques » (Le Parisien). Le 23, c’était la France « qui créé des emplois » ; le lendemain, c’était retour à la « dure réalité du pays » avec GATTAZ (Le Point). Etc.

Finies les conneries, en somme ! Circulez, avec vos « boîtes » qui donnent la banane et vos atouts pour la France. Et place à de nouvelles manifs des lycéens et des étudiants contre la loi Travail, et à une nouvelle mouture d’un projet de loi EL KHOMRI qui ne dit pas un mot sur la qualité de vie au travail. Ce qui, en revanche, dit quasiment tout d’une France où 99 % du débat sur le travail semble occupé par des bourre-pif stériles. Et où 364 jours par an, on voudrait nous faire croire qu’on va pouvoir sortir de décennies de crise en oubliant les meilleures solutions. Et c’est bien ça, le pire…

« Il est temps de (re)lire le rapport « Bien-être et efficacité au travail »

Vous vous rappelez du « rapport LACHMANN » ?  Ce fameux rapport sur « Bien -être et efficacité au travail », remis au Premier ministre en 2010, et concocté, en réalité, par Henri LACHMANN, Président du conseil de surveillance de Schneider Electric, mais aussi Christian LAROSE, Vice-président du Conseil économique, social et environnemental, et Muriel PENICAUD, Directrice générale des ressources humaines de Danone. J’y reviens parce que je doute que vous ayez profité du long week-end pascal pour vous y replonger. Ou pour examiner les « propositions pour améliorer la santé psychologique au travail » qu’il contenait. J’y reviens aussi, et surtout, parce que ces 10 propositions n’ont eu, pour seul défaut, que de reléguer au second plan l’ambition qui les avait inspirées. Une ambition que ces trois personnalités du monde économique affichaient pourtant d’emblée, en gras, dans une introduction qu’il paraît assez opportun de relire aujourd’hui.

« Il ne s’agit pas d’un rapport d’experts mais de «praticiens » : notre ambition était de mettre notre connaissance pratique du monde des salariés et de l’entreprise au service de ce sujet. Les dix propositions qui suivent, centrées sur l’entreprise privée, sont le reflet de nos expériences respectives, des nombreuses auditions que nous avons menées, mais aussi d’une conviction commune, celle que le sujet de la santé au travail réconcilie le social et l’économique ». On croirait lire une introduction dictée par les promoteurs de Great Place To Work !

Et les trois auteurs de poursuivre : « Investir dans la santé au travail est d’abord une obligation sur le plan humain : de plus, ce n’est pas une charge, c’est un atout pour la performance. Parce que social, santé, organisation et management sont indissociables, nous n’avons pas souhaité entrer dans le sujet sous l’angle du seul traitement de la souffrance : pour nous, l’amélioration de la santé psychologique au travail ne doit pas se limiter à la gestion du stress professionnel. Le vrai enjeu est le bien-être des salariés et leur valorisation comme principale ressource de l’entreprise ». Les lauréats pleins de ressources du palmarès 2016 applaudissent.

LACHMANN, LAROSE et PENICAUD concluent : « En France, la fierté du travail bien fait occupe une place importante. Le métier n’est pas qu’une source de rémunération : il est partie prenante de l’épanouissement personnel, de l’intégration et du lien social. Ce lien essentiel avec le travail place l’entreprise au cœur des solutions ».

Que reste-t-il de ces fortes paroles ?

Trois ans après la remise du rapport au Premier ministre, la revue en ligne Métis a passé en revue les cinq grands domaines d’action sur lesquels ses trois auteurs concentraient leurs recommandations : l’indispensable implication de la direction générale, le rôle primordial des managers, l’impact de la délibération sur le travail, le levier du dialogue social et l’intégration dans la conduite du changement. Conclusion du consultant en Responsabilité sociale des entreprises Martin RICHER : « Malgré les indéniables progrès, beaucoup reste à faire. Il est temps de (re)lire le rapport « Bien-être et efficacité au travail »… et de lui donner vie ».

« Le travail et la santé. Rien faire, c’est se condamner » (air connu)

Trois autres années plus tard, on ne saurait toujours pas mieux dire. Surtout après avoir entendu les recommandations de ces « praticiens » crépiter si brièvement dans le feu médiatique. Et surtout après avoir vu la France replonger si lourdement dans un débat sur le travail formidablement constructif, fait de querelles gauche / droite dépassées, d’oppositions dogmatiques entre pro et anti-patrons, et des batailles libéral / social plus idéologiques qu’économiques.

Évidemment, conclure ainsi un article sur les entreprises qui « illustrent à merveille certains des atouts de la France », en se disant qu’il faudra probablement attendre le palmarès 2017 pour en parler de nouveau autant, ça n’est pas forcément très great… Et pour tout dire, on préfèrerait nettement croire que le pire n’est pas certain, et qu’à force de frotter la loi Travail à la loi de Murphy, il finira bien par se produire une réaction permettant de finir sur une note moins pessimiste.

Imaginez, par exemple, que, poussées par la crise, les 3,56 millions d’entreprises françaises « au cœur des solutions » finissent toutes par bouger, et par décider de mettre en œuvre ces fameuses solutions. Quitte à devoir ressortir Henri SALVADOR des cartons, et à aller occuper chaque jour le devant de la scène politico-médiatique en entonnant : « Le travail et la santé. Rien faire, c’est se condamner ». Ça nous rappellerait bien quelques souvenirs, mais ça ne serait quand même plus la même chanson. Car l’économie de la France ne s’en porteraient vraiment pas plus mal. Les médias pourraient s’enthousiasmer au quotidien des « atouts de la France ». Et les Français trouveraient sans doute ça formidable.

Thierry KIEFER

14 Mar

EL KHOMRI : à quand un travail de réforme du dialogue ?

La journée s’annonce chargée. La semaine l’a été. Avec plein de « journées de » qui se faisaient écho. Journée internationale de la Femme, journée d’action contre le projet de loi EL KMOMRI, journée nationale de l’audition, journée des « réformiste » contre la réforme du Travail… Les hasards du calendrier sonnaient presque comme un symbole. D’une femme qui n’est pas à la fête tous les jours, mais surtout d’un pays où les hommes ont un mal de chien à s’entendre.

Myriam EL KHOMRI. Une femme qui voulait « réaffirmer les principes fondamentaux (protéger et sécuriser) et les adapter au monde d’aujourd’hui pour favoriser la croissance et l’emploi ». Et plaidait à l’occasion, entre autres, pour « le droit à la nouvelle chance pour les jeunes ». « Ni esclaves, ni zombies », lui ont répondu les jeunes, et les moins jeunes.

EL KHOMRI : petit malaise ou gros problème d’audition ?

Myriam EL KHOMRI. Une femme déclarant au lendemain d’une chute dans sa baignoire : « Certains pensent que j’ai plusieurs handicaps, que je suis jeune, que je suis femme et que je veux faire bouger les choses pour mon pays. Moi je suis debout, motivée, déterminée ». La (vraie) chute à France 2, qui a narré « l’histoire secrète [de cette] ministre hors-jeu ». Envoyée en première ligne pour défendre une réforme orchestrée par trois hommes: Valls, Macron et Imbert. Soit son propre directeur de cabinet. Dont il se dit que c’est en fait lui qui porte la culotte, jusqu’à traiter parfois directement avec Matignon sans qu’elle le sache…

Myriam EL KHOMRI. Une femme dont on ne saura jamais vraiment si elle a été victime d’un « petit malaise » (ses proches), d’un « accident domestique » (la Présidence), ou d’un problème d’audition plus gros qu’elle. Mais dont la France ne retiendra sans doute jamais que le nom, devenu pire encore que celui d’un homme normal devenu le Président le plus impopulaire de la Ve République. « Hollande, arrête tes KHOMRI ». Les jeux de mots ont fusé, faciles, mais ils résument assez bien toute l’ironie de l’histoire, et en disent long sur l’ampleur du malentendu.

Parce que vous les avez entendu, hein ? Dialogue, dialogue et encore dialogue ! De l’état d’urgence à la déchéance de nationalité, sur tous les fronts, c’est à croire qu’ils n’ont plus que ce mot-là à la bouche.

Prenez la crise la crise agricole. Juillet 2014, le gouvernement « appelle au dialogue et à la responsabilité ». Juillet 2015, sur fond de blocus de la ville de Caen, VALLS appelle à une reprise du dialogue. Mais le Premier ministre précise aux exigeants qui réclament LE FOLL : « Le dialogue ne peut pas fonctionner ainsi, la porte du bureau du ministre de l’Agriculture est ouverte en permanence. Là, il s’agit de trouver d’abord des solutions concrètes et précises pour les filières ».

Crise agricole : dialogue (de sourds) « rugueux »

Résultat ? Un festival d’insultes au Salon de l’agriculture. Un échanges d’amabilités toujours un peu surréaliste, lorsqu’un éleveur traite un élu de « fumier ». Mais très révélateur. Quand, entre deux heurts, des tee-shirts noirs finissent par dire « je suis éleveur, je meurs » à une cravate présidentielle qui répond que « si les agriculteurs viennent à disparaître, si les exploitations viennent à fermer, c’est tout le pays qui aura à en souffrir ». Ou révélateur aussi quand, passé l’orage, VALLS veut croire à un embellie : « Le Premier ministre a estimé, écrit le Huffington Post, que « par principe, l’insulte, la destruction, ça ne fait pas avancer les choses », mettant en avant au contraire « le dialogue que nous avons eu ce matin, même s’il est rugueux » ». Rugueux, le dialogue. Sans doute inachevé, aussi. Et en attendant, assez peu constructif, sur le stand du ministère de l’agriculture dévasté. Rugueux donc, voire, finalement, imparfait à souhait, une fois encore.

Prenez la réforme de l’« Examen Théorique Général de conduite ».

A l’instar du Conseil national des professions de l’automobile éducation routière (CNPA), tous les professionnels ne sont pas contre. Mais la méthode a déplu, comme à l’UNIC qui déplorait de ne pas avoir été associé à la concertation organisée par une commission spéciale de l’Assemblée nationale. Bilan des opérations : l’UNIC et consorts se sont retrouvés dans la rue le 29 février. Pour faire le constat « d’un dialogue de sourds qui dérape en accident social du fait de lobbies financiers qui n’ont d’autre objectif que de ramener l’enseignement de la conduite à un produit de consommation ».

« Les Auto-écoles réclament un vrai dialogue avec le gouvernement » titraient les médias. Et le dialogue a donc repris par klaxons interposés dans les embouteillages. Avec comme effet immédiat le report « jusqu’à début mai » de l’entrée en vigueur du nouvel examen du code de la route, qui devait initialement intervenir le 18 avril… sans les professionnels qui le font passer!

Tout ça pour ça ? Pas juste. Mais l’impression donnée, c’est qu’on roule sur la tête ! A moins qu’on nage en pleine injonction paradoxale.

Les médiateurs sont au dialogue ce que les casques bleus sont à la paix : un mauvais signe

Parce qu’on dit dialogue, débat, discussion, concertation, négociation, etc. Mais, en réalité, on fait surtout l’inverse. Et comme dans le conflit du « transport de personnes à la demande », on finit dans l’urgence par envoyer des médiateurs jouer les pompiers entre des taxis et des VTC qui, a défaut d’avoir su trouver les mots, ont fini par en venir aux mains. Et on s’y prend si bien qu’on finit par jeter aussi dans la bagarre les LOTI oubliés au passage.

Le dialogue donc. Sous des formes qui commande sans doute de s’intéresser au fond. Car ces médiateurs-là sont au dialogue ce que les casques bleus sont à la paix : un mauvais signe. La preuve d’un échec.

Hollande a dit aux agriculteurs, et au-delà à tous les Français, qu’« il ne faut pas confondre toutes les colères » A voir… Qu’est-ce qui ressemble plus à des « jeunes » scandant « ni esclaves, ni zombies » dans la rue ? Si ce n’est des morts-vivants hurlant au Salon : « C’est de l’esclavage! On est 200 ans en arrière dans l’agriculture. Ils en ont rien à foutre de l’agriculture! ». Partout, on retrouve en fait le même manque de reconnaissance. Et partout, la peur qui sourd. Peur du chômage qui perdure d’un côté. Peur de la courbe du chômage à inverser de l’autre. Peur d’une croissance en berne. Peur d’être sacrifié au nom de la croissance. Peur de la crise, du terrorisme, des autres. Peur au quotidien. Peur de demain. Etc.

Dialogue : il reste du travail à faire !

Hollande dit qu’ « il y a des réformes qu’il faut faire, des équilibres qu’il faut trouver, un dialogue qu’il faut engager ». Parfait. Reste juste à l’engager un peu mieux.

Mieux que Jean-Marie Le Guen qui, face à la mobilisation contre la réforme du code du travail, a déclaré sur ITELE : « Nous entendons, nous écoutons, et, en même temps, je ne pense pas que ça ait fait la démonstration du refus de ce projet de loi ». C’est du dialogue, ça ? Non. C’est un Beethoven d’État en avance de 24 heures sur la journée de l’audition et demandant à 224.000 à 500.000 manifestants de crier encore plus fort.

Pour dialoguer, il faudra apprendre à faire beaucoup mieux…

Mieux que vanter les vertus de la flexi-sécurité en feignant d’oublier qu’on s’adresse à un pays où désormais, 9 contrats de travail signés sur 10 sont des CDD. Et où 1,7 millions de CDI se sont retrouvés au chômage, depuis 2008, après une rupture conventionnelle. Et mieux que d’essayer de se convaincre que ça ira mieux demain, devant 10 millions de salariés, de retraités, de jeunes ou de chômeurs qui vivent déjà en-dessous du seuil de pauvreté. Et devant 66 millions de Français qui ne sont pas rassurés en voyant, chez leurs voisins allemands et anglais, des réformes similaires qui ont fait exploser précarité…

C’est dialoguer, ça ? Non. C’est espérer qu’on peut promettre la Lune juste après avoir annoncé qu’on a bousillé la Terre ! Hé, c’est peut-être la journée de l’audition tous les jours, mais pas la COP 21!

Le changement de civilisation, c’est maintenant

Mais bon, HOLLANDE insiste. «  Mon rôle, c’est de trouver le bon équilibre, de faire avancer la France et de ne jamais être dans l’idée que le mieux à faire, c’est de ne rien faire ». Dont acte. Mais pour que la France avance, pour que les Français avancent ensemble, il faudra sans doute que chacun commence par apprendre. Apprendre à revenir aux fondamentaux du dialogue. Apprendre à répondre au besoin de reconnaissance de tous. Quitte à sortir d’un dialogue social réservé à des syndicats représentants 7% de la population active. Et quitte à inventer de nouveaux modes de dialogue. On parle de référendums d’entreprises. Mais bon nombre d’entreprises sont d’ores et déjà parvenues à dialoguer autrement, et à booster du même coup, et la productivité, et la qualité de vie au travail. Les pétitions à un million de signataires et les taux records d’abstention aux élections suggèrent qu’on s’engage sur cette voie, et qu’on aille plus loin entre politiques et citoyens.

André FROSSARD disait que « tout l’art du dialogue politique consiste à parler tout seul à tour de rôle ». A l’évidence, il existe aujourd’hui un dialogue qui n’est donc pas que politique. Un dialogue qui dépasse la classique confrontation gauche/droite à laquelle on tente de nous renvoyer pour expliquer les conflits actuels. Un dialogue dans lequel les anciens et les modernes ne n’opposent pas forcément.

Ce dialogue-là renvoie à Edgar MORIN invitant récemment, dans les colonnes d’Acteurs de l’Économie, à « changer de civilisation ». Ce dialogue-là s’inscrit dans la complexité du monde, et s’ouvre à tout le monde. « Toute l’espèce humaine (…) réunie sous une « communauté de destin », puisqu’elle partage les mêmes périls écologiques ou économiques, les mêmes dangers provoqués par le fanatisme religieux ou l’arme nucléaire ». Ce dialogue-là plaide pour s’unir, pour pouvoir dépasser ce « qui « fait » crise planétaire, et même angoisse planétaire puisque cette crise est assortie d’une absence d’espérance dans le futur ».

Ce dialogue-là est désormais ouvert, et ce qui est sûr, c’est que quelle que soit sa nature, il ne se paye pas que de mots.

Thierry KIEFER

mars 2016

 

25 Fév

RSI : côté « com » au moins, il assure bien

Et c’est reparti pour un tour avec la vrai-fausse médiation sauce Canada Dry ! Vous avez vu tous ces titres ces derniers jours ? De « Le RSI se dote de médiateurs bénévoles dans chaque département » (Les Échos, 22 février) à « RSI : 100 médiateurs pour régler les litiges à l’amiable et gratuitement » (Le Particulier, 22 février) : c’était beau comme une campagne de communication reprise de journaux d’information en sites professionnels. Et c’était bien ça !

RSI médiateurs communiquéLa déclinaison médiatique d’un communiqué de presse intitulé « 100 médiateurs départementaux à l’écoute des assurés du RSI », et dans lequel ses responsables précisent : « Le Régime social des indépendants (RSI), engagé à restaurer la relation de confiance avec ses assurés, met en place 100 médiateurs départementaux. Leur mission est de favoriser la résolution des différends par le dialogue. Tout assuré du RSI qui a déjà formulé une réclamation peut saisir le médiateur de son département de résidence »

Passons sur les modalités pratiques. Avec autant d’articles, vous les trouverez sans mal si vous êtes concernés. Et allons donc voir tout de suite ce qui a pu motiver ce parachutage d’un bataillon de médiateurs sur la colonne des artisans, commerçants, professions libérales ou encore micro-entrepreneurs ayant un « différend » avec le RSI.

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5 Fév

Taxis vs VTC : la médiation par les nuls

L’humeur d’un médiateur de Lyon, Thierry KIEFER

Bon, on ne va tirer ni sur l’ambulance, ni sur aucun véhicule de transport. Mais quand même, l’actualité du jour laisse à penser que la « médiation GRANDGUILLAUME » décidée par Manuel VALLS ne se déroule pas bien.

Entre les taxis et les VTC, LOTI & Cie, comme l’écrivait tout à l’heure lemonde.fr, « le ton se durcit ». Il semblerait même, si l’on en juge aux heurts de la nuit dernière à Paris, et au blocage dès potron-minet de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, que la situation s’envenime un peu..

Alors certes, il ne s’agit que de Paris et de quelques centaines de récalcitrants, comme on se plait à le souligner, notamment du côté du gouvernement. Et le dialogue reste évidemment ouvert « dans le respect des loi de… », etc. En attendant, au-delà de la merveilleuse illustration d’une dynamique conflictuelle tout en surenchère, le spectacle est assez affligeant. Et ce qu’il y a sans doute de pire à observer depuis Lyon, en particulier pour un médiateur, c’est à quel point cette « médiation », qui dès l’annonce semblait mort-née, a pu depuis être mal-traitée. Tant par ses adversaires que, pis encore, entre ignorance et maladresse, par ses initiateurs eux-mêmes.

D’emblée, était-il ainsi très habile de la part du Premier ministre de se mêler de cette médiation ? Surtout en recevant vendredi dernier l’une des parties, les taxis, et pas l’autre. Au risque de discréditer le processus qu’il a lui-même initié. Et de provoquer, le jeudi suivant, un premier échec de son médiateur fraîchement désigné Laurent GRANDGUILLAUME, face à des VTC qui ont refusé la réunion parce qu’ils étaient, comme l’AFP l’a rapporté, « piqués au vif de n’être reçus que par le médiateur, le député PS Laurent Grandguillaume ».

Etait-il très adroit d’oublier une des partie en conflit ? Pour ensuite, bien sûr, voir ces chauffeurs-là, dits LOTI, se rappeler bruyamment au bon souvenir des oublieux.

Et il y a deux jours, autre exemple significatif, était-il très cohérent qu’Emmanuel MACRON, à qui personne ne demandait rien, s’en mêle lui aussi ? Surtout de façon aussi éclatante que ce visionnaire ministre de l’Économie l’a fait, lors des dix ans de l’Association française des éditeurs de logiciel et de solutions internet (AFDEL). Soit en commençant gentiment par signaler : « Il y a à quelques centaines de mètres d’ici des VTC qui sont en train de manifester, après les taxis, qui montrent la difficulté des changements qui sont à l’œuvre dans nos sociétés et qui vont avec cette transformation ». Puis, toujours selon les médias qui ont reproduit ses déclarations comme Libé, en martelant, tout en nuances (mais sans doute aussi en calculs) : « Et ce n’est pas le gouvernement qui, d’ailleurs, aura à décider quelque chose. Ce sont celles et ceux qui consomment de la mobilité, et celles et ceux qui offrent de la nouvelle mobilité. C’est ça qui va se passer. Alors on peut ralentir les choses, les accompagner, les accélérer, mais la révolution qui est à l’œuvre, elle est formidablement décentralisée, déconcentrée, elle est dans la main de chacune et chacun ».

Avouez que si un provocateur ambitieux avait voulu expliquer à un Premier ministre que sa médiation pèse encore moins que lui face à la loi du marché, il ne s’y serait pas pris autrement. Pas plus qu’un premier ministrable visionnaire ne s’y serait pris différemment, tout à sa fierté d’annoncer « urbi et taxi » que « c’est ça qui va se passer »  en France, s’il avait voulu prévenir à l’avance que, médiation GRANDGUILLAUME ou pas, la solution au conflit ne viendra pas des acteurs du transports aux personnes. Mais des personnes transportées. Donc de l’argent qui, ici comme partout, décide finalement de tout.

On pourrait continuer. Mais le constat serait le même. Trop d’erreurs (?) ont été commises pour que cette médiation ait jamais eu une chance réelle de réussir. Et personne ne s’étonnera, désormais, si à l’occasion, sur l’A1 ou place de la Nation, on entend également monter d’un barrage la plainte d’une médiation qui, dans un râle, criera  » Manuel (et les autres) m’a tué »

A ce compte-là, plutôt que de se tourner vers une improbable médiation, n’aurait-il pas été plus clair, à l’origine, de se contenter d’un simple rappel à la loi ? La fameuse loi THEVENOUD, conçue pour mieux encadrer la concurrence entre VTC et taxis et  entrée en vigueur le 1er janvier dernier. Une loi qui, depuis, a été enrichie d’un long cortège de contrôles renforcés largement  médiatisés, tandis que côté médiation GRANDGUILLAUME, ces m^mes médias n’ont toujours pas trouvé un seul élément positif dont se faire l’écho…

Et le comble, dans cette chronique d’une mort annoncée, est sans nul doute que Laurent GRANDGUILLAUME n’a eu besoin de personne pour achever une médiation déjà très fragile de naissance. En témoigne la bataille de tweets qui a fait rage durant le week-end dernier. Bataille surréaliste qui, comme l’a rapporté en détails Le Figaro, a vertement opposée, entre autres, le responsable Europe d’Uber et le « médiateur » de Dijon. Un pro de la qualité relationnel qui n’a rien trouvé de mieux à faire, lui non plus, que d’ouvrir les hostilités… avec les parties qu’il invitait à dialoguer !

Un épisode brillant de « L’Histoire (de France) de la médiation à la petite semaine » qui a débuté par la publication samedi matin, par le conseil municipal de Dijon (qu’on ne savait pas si concerné), du message suivant : « Certaines plateformes numériques veulent imposer leur monde sans règle à la République, la République sera toujours plus forte ». Une petite phrase qui, comme le souligne avec délice le Figaro, n’était « pas forcément la meilleure façon de démarrer la médiation d’un conflit qui dure depuis plus de deux ans ». Et dont il convient surtout de souligner, puisqu’on en est aux leçons de médiation tous azimuts, qu’elle a valu en retour au « médiateur », plus sûrement encore député de la Côte d’Or, une réponse cinglante de la part du responsable Europe d’Uber :

« @LGRANGUILLAUME Médiation :l’intervention d’1 tiers pr éclaircir ou rétablir relations. Ce tiers neutre, indépendant, impartial : médiateur » (sic)

Le b.a.-ba. Rappelé en moins de 140 signes à un médiateur auquel certains chauffeurs ont aussitôt reproché d’avoir « déjà fait son choix ». Le b.a.-ba, donc. Un mantra que les médiateurs scandent généralement dès leur première demi-heure de formation. Et dont il aurait évidemment mieux valu que certains amateurs de (la) médiation l’apprennent avant de s’essayer à la discipline. Mais bon, vu sa taille, le tweet pourra facilement être intégrée dans un « La médiation pour les Nuls » qu’il faut, à l’évidence, leur offrir d’urgence. Cela ne sauvera peut-être pas cette médiation-là, mais ça ne fera pas de mal à la suivante.

Thierry KIEFER

Lyon, février 2016

28 Jan

VALLS met un « médiateur » dans les taxis

Et un « médiateur », un (de plus) !

Si l’on en croit le communiqué de presse diffusé par Matignon le 26 janvier, ce n’est pas le Premier ministre qui a abusé du terme. « Manuel Valls, ont écrit ses services, a proposé mardi l’ouverture d’une concertation avec les taxis, ainsi que la nomination d’une personnalité qualifiée, à l’issue d’une réunion avec les représentants des chauffeurs de taxis qui protestent contre la concurrence des voitures de transport avec chauffeur (VTC) ».

Mais en lieu et place de « personnalité qualifiée », le terme s’est aussitôt propagé vitesse grand V sur internet et affiché à la une de tous les médias : « Grève des taxis : Laurent Grandguillaume nommé médiateur par Matignon » (le figaro.fr)

Depuis deux jours, un peu partout, on nous donne ainsi à découvrir ce député PS de la Côte d’Or, dont le CV indique qu’il a été formé à l’économie et aux finances, mais pas forcément à la médiation. Et qu’en fait de médiation, il a surtout eu pour mission, en 2013, de faire des propositions afin de stopper le conflit des « Poussins » opposant alors auto-entrepreneurs et artisans.

Ce qui ressemble bien plus à un travail de conciliateur, tel qu’on peut en rencontrer dans certaines procédures judiciaires. Et qui devrait d’ailleurs, effectivement, ressembler à son nouveau job. Puisque Matignon lui demande d’ouvrir une « concertation sur l’équilibre économique du secteur du transport individuel de personnes et les éventuelles évolutions de la réglementation qui pourraient en découler », et qu’en réponse à Manuel VALLS, il a lui-même déclaré à la presse qu’il aura à « proposer des solutions ». Et dans un cadre bien défini.

« Il faut trouver une solution durable pour qu’il y ait une concurrence saine antre (sic) les acteurs », a-t-il ainsi précisé à 20minutes, qui s’interrogeait en titre sur « Qui est Laurent Grandguillaume, le médiateur chargé de réconcilier taxis et VTC ? ». Et qui dans son article, a visiblement eu toutes les peines du monde à identifier clairement ce « conciliateur de 38 ans » qui a « endossé le costume d’arbitre » parce qu’il a « déjà assuré avec succès une première médiation dans le dossier dit des « poussins ».

Conciliateur, arbitre, médiateur… A vous de choisir, donc !

Mais ici encore, la confusion est telle qu’il faut sans doute rappeler que si la médiation existe sans doute depuis que les hommes sont en conflit, autrement dit depuis que l’homme est homme, il existe aussi, depuis le 20e siècle, une médiation définie comme une discipline à part entière, et pratiquée par un professionnel, le médiateur, expert en prévention et en résolution de conflit.

Ce qui signifie que de la même façon que votre boucher et votre plombier peuvent être regroupés sous le terme générique « artisans », mais ne font pas le même métier qu’un tapissier, ce médiateur-là, communément appelé « tiers facilitateur », ne fait pas forcément le même boulot que tous les « tiers facilitateurs » de la terre.

Le risque, évidemment, c’est qu’à force de déformations sémantiques, comme avec la « médiation de la consommation » qui, elle aussi, s’apparente plutôt à une conciliation, on finisse par fragiliser le concept tout autant que la pratique. Ce qui ne serait évidemment pas bon pour les médiateurs professionnels. Mais pas forcément bon non plus pour tous les particuliers ou les entreprises qui, pour se libérer d’un conflit ou en anticiper les risques, souhaitent pouvoir bénéficier d’un vrai processus de médiation.

En attendant, messieurs VALLS et GRANDGUILLAUME voient certains taxis poursuivre leur mouvement aux cris, désormais aussi, de « le médiateur, on n’en veut pas ! ».

Ce qu’ils se seraient tous deux sans doute évités si, formés à la médiation professionnelle, ils avaient appris, règles numéro 22 et 33, qu’à la différence de la conciliation ou de l’arbitrage, potentiellement contraignants pour les personnes, la médiation ne s’impose pas, et se fonde d’abord sur la libre-décision des parties en conflit.

Thierry KIEFER